L’homme agit-il toujours par
intérêt?
par Rémi Goblot
Le titre auquel j'avais pensé initialement était : Agit-on toujours par intérêt? Pourquoi ce changement de titre?
Conception zoologique de l’homme Une idée en vogue actuellement est celle de l'homo oeconomicus. Comme n'importe quel autre animal, mais avec des moyens supérieurs, chaque homme serait soumis à un déterminisme strict. Sa conduite serait programmée par divers instincts élémentaires: conservation de la vie, pulsion sexuelle, recherche du plaisir..., en bref, par la recherche de son seul intérêt. Son sentiment de liberté serait pure illusion et son égoïsme foncier serait inscrit dans ses gènes. Selon cette thèse, la réponse à cette question est évidente: oui, l'homme agit toujours par intérêt car cela est inscrit dans ses gènes. C'est aussi pour discuter cette thèse zoologique que je propose la question sous cette forme.
La position de Sartre est en complète opposition. Voici un passage de l'Existentialisme est un humanisme (p.34) que nous avons étudié il y a quelques années lors des séances du lundi: tel qui utilise la sagesse des nations (qui est fort triste) nous trouve plus triste encore. Pourtant, quoi de plus désabusé que de dire "charité bien ordonnée commence par soi-même" ou encore "oignez vilain, il vous poindra, poignez vilain, il vous oindra"? ... Ce sont ces gens qui rabâchent ces tristes proverbes, qui disent "comme c'est humain" chaque fois que l'on montre un acte plus ou moins répugnant,....
Près de 60 ans plus tard, voici ce que dit un philosophe actuellement à la mode, André Comte-Sponville: Aimer l'argent? Pas besoin pour cela de lui prêter quelque pouvoir surnaturel. Il suffit d'aimer le luxe, le confort, la sécurité que l'argent permet ou favorise. Il suffit d'être égoïste, avide, insatiable. Il suffit d'être humain. (éditorialiste de Challenges n°203, 11 mars 2010). Il en serait ainsi de tous, mais quelques uns seulement (les élites) auraient les moyens (intellectuels, moraux,...) de leur égoïsme.
Deux additifs justifiraient moralement les thèses de l'économie libérale:
-la main invisible: la poursuite par chacun de son seul intérêt propre concourerait en fin de compte à l'intérêt général,
- le darwinsme social: n'est-il pas juste que dans cette concurrence, seuls les plus doués réussissent et éliminent les "canards boiteux"? Le film Ma part du gâteau de Cédric Klapisch met en scène un financier-tradeur qui érige l'égoïsme en valeur morale: "I'm bad, I'm very bad" dit-il avec fierté à son patron.
Selon ces vues, on est fondé à parler de l'homme au singulier, de l'homme générique, comme l'on parle de n'importe quelle autre espèce animale: le chien, le cheval, le rat, etc. Certes, des différences existent entre les individus de même espèce. On les perçoit parfois comme des anomalies, négatives ou positives.
-Nicolas Sarkozy avançait qu'il existait un "gène du suicide": une fragilité structurelle chez certains pouvant conduire au suicide.
-En contre-point, François Hollande soutient que l'on peut présider aux destinées du pays de façon "normale", sans être doté de qualités exceptionnelles.
Ces "anomalies" étant supposées génétiques, il n'est pas absurde de penser qu'elles sont héréditaires. Le darwinisme social évoqué plus haut contribuerait à l'amélioration de l'espèce en favorisant les plus capables. Les conséquences logiques de ces conceptions ont été tirées dans le passé, parfois jusqu'à leurs extrémités, par exemple justifiant l'eugénisme par élimination des inaptes. Certaines sont encore souvent implicitement considérées comme partiellement raisonnables: légitimation de la loi du plus fort, ségrégations raciale, sociale, etc.
L’homme, un animal pas comme les autres Tout le monde s'accorde pourtant à reconnaître que l'homme, issu du règne animal, n'est pas un animal comme les autres. Une double problématique se présente alors:
-quels sont les caractères animaux originels qui persistent en l'homme et sous quelles formes?
-quels sont les caractères spécifiquement humains qui le différentient dans le règne animal?
Tout le monde reconnaît à l'homo sapiens des capacités de réflexion, d'abstraction et d'imagination qui ont permis cette gigantesque entreprise de domination, de transformation et d'utilisation de la nature. Tout le monde s'accorde aussi pour constater l'accélération de ce processus. C'est un des sujets du livre « La crise sans fin » de Myriam Revault d'Allonnes que nous étudierons le lundi.
Pour les tenants des thèses précédentes, l'homme n'aurait pas du tout progressé sur le plan moral. Il serait « égoïste, avide, insatiable » pour reprendre les termes d'André Conte-Sponville, ce qu'il ne déplore pas, bien au contraire, car il ajoute: « la cupidité est une faiblesse, point une religion. Et la faiblesse, on ne le dira jamais assez, fait partie des droits de l'homme. » Les pulsions d'origine animale, qui détermineraient ses conduites, n'auraient subi aucune inflexion et la spécificité humaine serait seulement une plus grande aptitude à les satisfaire.
Les supporters de ces thèses présentent souvent leur position comme une preuve de lucidité, une attitude courageuse et réaliste refusant l'angélisme et l'illusion. Mais cette lucidité et ce courage intellectuel, serait-ce une démarche d'esprits libres ou bien conséquence d'une constitution qui leur serait propre, anomalie génétique (positive) au sens évoqué plus haut?
La diversité humaine, bond qualitatif dans l’évolution Plaçons-nous dans la logique de la théorie de l'évolution sur laquelle s’appuient les supporters de la conception zoologique de l’homme. Il n'est alors pas absurde de penser que le développement prodigieux de l'appareil psychique de l'homme aurait provoqué une rupture avec le reste du règne animal. L'apparition progressive de la conscience serait un événement fondamental. Cette rupture n'aurait pu que s'accentuer avec le temps. L'acquis des générations précédentes, autrement dit la culture, serait un facteur supplémentaire d'évolution de plus en plus important. Ce bond qualitatif aurait provoqué dans le genre humain une diversité complètement inédite. Tout ceci nécessiterait alors une sérieuse modification de cette conception zoologique de l’homme.
C'est pourquoi, selon moi, le concept d'homme au sens générique est infondé.
Parler de l'homme en général, de l'homme au singulier, suscite chez moi la plus grande méfiance. La civilisation occidentale a valorisé l'individu. C'est, selon moi, un de ses apports importants à la civilisation humaine.
La grande diversité des formes de sexualité est un signe de la grande diversité humaine : hétérosexualité, homosexualité, conjugalité dans la fidélité, amour courtois, donjuanisme, sexualité sadomasochiste, pédophilie, recours à la prostitution, etc. L'importance de la sexualité dans la littérature, le cinéma, le théâtre et l'art en général montre que la civilisation n'a en rien érodé la puissance des pulsions sexuelles. En revanche, la diversité de leurs formes est tout à fait inédite dans le règne animal.
Le genre humain étant issu du monde animal, on peut tenter de chercher comment les pulsions animales originelles se sont transformées.
L’instinct de conservation C'est une exigence vitale. Et pourtant, la pratique du suicide ne le contredit-elle pas? À mon sens, non. Lorsqu'une personne se suicide, n'est-ce-pas parce que certains éléments d'importance vitale pour elle font soudain défaut? Par exemple la disparition d'un être cher.
Voici un autre exemple. L'instinct de conservation peut prendre chez l'homme
la forme du maintien de l'estime de soi, exigence pouvant être absolument vitale. La sagesse populaire le reconnaît qui l'exprime ainsi: « continuer à pouvoir se regarder dans une glace ». Le mot honneur l'exprime: quoi de plus grave que d'être déshonoré! La perte de l'estime de soi peut conduire au suicide.
La poursuite de son intérêt Les économistes libéraux en ont une vision étriquée et réductrice. Certes, disposer d'un bien-être matériel minimal est une nécessité fondamentale. Ne pas en disposer ramène à une situation animale où les pulsions élémentaires pour la simple survie peuvent reprendre le dessus. C'est pourquoi, la grande pauvreté qui se répand actuellement chez nous est un scandale de première grandeur. Le précédent président le reconnaissait au début de son mandat et se faisait fort de l'éradiquer. Disposer d'un minimum vital, voilà un droit de l'homme fondamental (et non le droit à l'égoïsme comme le soutient A. Comte-Sponville).
Le minimum étant supposé assuré, qu'est-ce que la poursuite par chacun de son intérêt?
Un aspect du bond qualitatif que constitue l‘apparition de l’humanité dans l’évolution me semble la capacité de chacun investir autre que soi de son intérêt. . Le verbe s’intéresser à l’exprime. Ce caractère est en germe dans le monde animal avec l’instinct maternel. Il s’agit là pour chacun d’une possibilité considérable d’extension de son être.
Socrate refuse d’échapper à la mort alors qu’on lui proposait l’évasion. Pourquoi ? Parce que la procédure légale avait été respectée lors de sa condamnation et qu’il ne supportait pas le viol de la loi. La loi était pour lui le fondement même. La bafouer aurait détruit un élément fondamental absolument nécessaire à son existence. C’est l’instinct de conservation qui l’a conduit à refuser l’évasion, ici, la conservation de la loi.
Nous qui sommes ici, nous sommes venus par intérêt, parce que cela nous intéresse. Beaucoup des sujets philosophiques que nous traitons sont posés sous forme interrogative. Nous nous y intéressons car nous sommes curieux. La curiosité est un moteur chez beaucoup d'entre nous. Elle peut être d'ordre scientifique, philosophique, artistique, etc.
L'altruisme est une pulsion naturelle. En l'autre, nous voyons notre semblable, mais notre semblable différent. Qui est-il? Que pense-t-il? Que ressent-il? Toutes ces questions excitent notre curiosité. Peut-on se reconnaître en lui? Peut-on le comprendre? Quels horizons nouveaux peut-il nous dévoiler? Dès qu'on lit un roman, on s'intéresse à autre que soi. Et qui, parmi nous, n'a lu aucun roman?
Les réalistes libéraux croient pouvoir prédire les comportements humains. Ils nient que nous soyons libres. Les plus puissants croient pouvoir nous manipuler par la publicité, la propagande, etc. Prêtant à tout comportement humain une motivation étroitement égoïste, ceci peut parfois les conduire à de fâcheuses erreurs de jugement.
À la question: « agit-on toujours par intérêt ? », ma réponse est donc OUI, sous réserve de ne pas enfermer la notion d'intérêt dans le cadre étroit de l'intérêt purement matériel, voire purement financier des économistes libéraux.
Rémi GOBLOT
Jeudi 22 novembre 2012